Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

"Lu Lugarn" Pdf    "Frédéric Mistral"




Frédéric Mistral et Jasmin

L’année 2004 est celle d’un double anniversaire pour les Occitans en général et pour les agenais en particulier.
Il y a un siècle, le poète de Maillane fut le premier écrivain de langue occitane auquel fut décerné le prix Nobel de littérature, à l’âge de 74 ans. La reconnaissance suprême pour notre langue méprisée.
Quarante ans auparavant, le 4 octobre 1864, Jacques Boé, dit Jasmin, le troubadour d’Agen mourut dans sa ville qui le rendait, disait-il, heureux.
Les deux poètes qui vécurent presque à la même époque ne se rencontrèrent qu’à titre posthume pour Jasmin et l’histoire de leurs relations est celle d’un malentendu.
Il nous faut remonter à 1852 lorsque de jeunes poètes d’Avignon, parmi lesquels Frédéric Mistral, invitèrent Jasmin à participer à leur congrès d’Arles qui contribua à la fondation du Félibrige en 1854.
Jasmin, selon la tradition, répondit à Moquin-Tandon, porteur de l’invitation :
 “ Puisque vous allez en Arles, dites-leur qu’ils auront beau se réunir à quarante et à cent, ils ne feront jamais le bruit que j’ai fait tout seul. ”
Il faut croire que Mistral n’était pas trop rancunier comme nous allons le voir.
Après la mort de Jasmin, quand il fut question d’élever une statue pour l’honorer, une souscription fut lancée et non seulement Mistral envoya 50 francs au nom du Félibrige, mais il fit l’effort de venir de Provence pour l’occasion. Et le jour de l’inauguration officielle sur la place Saint Antoine, future place Jasmin, le 12 mai 1870, lorsque le voile dissimulant la statue fut levé, après pléthore de discours, c’est l’ode de Mistral, en hommage à Jasmin, qui fut la plus applaudie.
La voici:

Per la nacioun, e per li fraire
Que rèston a l’oustau e que menon l’araire
E parlon voulountous la lengo dóu terraire
Es un triounfle aqueste jour
Vaqui perqué, ieu de Prouvènço
Vene di Prouvençau paga la redevènço
Au gran troubaire dóu Miejour
Et tout d’abord a la Gascougno
Que fasènt soun devé sens crento ni vergougno
Mantén sa vièio lengo e per elo temougno
Salut emè li bras dubert !
Maugrat lou flot que vèn la batre,
Dóu brès de Jaussemin au païs d’Enri Quatre
Vosto noublesso noun se perd
O ! gramaci, raço valènto !
Blesi, despersouna pèr la toueso insoulènto
De Paris, e nega dins la foulo doulènto
Vous cridavian : Ajudas-nous !
E de Bourdèus fins qu’a Marsiho
Agen nous a larga tau flum de pouësio
Que n’en sian tóuti luminous
Cantant l’amour miéls qu’uno femo
E boulegant dóu cor li plus dous terro-tremo
Avèn vist Jaussemin nous tira li lagremo
Mai l’amavian, sabès perqué ?
Coume Pindare de sa Tèbo,
Eu nos parlavo, fièr, d’Agen, de Bilo-Nèbo,
D’Auch, dóu maine d’Estanquet
Ardènt, lusènt e poupulàri,
Demandant soulamen la glóri per salàri
Disié Mous Soubenis, Lous Frais bessous, Alari
L’Abuglo de Castèl-Culié
E pietadouzo vo risènto,
Sa voues, dins Françouneto o Maltro l’Inoucènto
Fasié di cor çò que voulié
Pièi, se quauque marchand d’endormo
Ié venié per coumplaire à la modo uniformo :
« Pouèto, à l’ouro d’uei ta noto es descounformo ;
« Pouèto gascounes pas mai !
« Es lou Prougrès que lou coumando… »
« La pitchouno patrio es bièn abans la grando,
Respoudié, Francimand ? jamai !
E’n pelerin de Coumpoustello
Anavo degrunant soun capelet d’estello
Pèr li paure e pèr Diéu dounant a canestello
E lou païs reviscoula
Bevié l’ounour à soun calice ;
E París, e lou rèi, e tôuti, pèr delice
Voulien ausi noste parla
Dis àuti cimo que soun vostro
Dóu front di Pirenèu, tout ço que l’ieu nous mostro
Catalan o Gascoun, entènd la lengo nostro :
E bèn ! D’amount à plen camin
Iéu vese un pople brun se móure
E di viéu e di mort, li courouno van plôure
Sus lou brounze de Jaussemin
Car nôsti mort, e nôsti paire,
E nôsti dre sacra de pople e de troubaire
Que trepejavo, aièr, lou pèd de l’usurpaire
E que bramavon ôutraja,
Revivon ara dins la glôri !
Aro, entre si dos mar, la lengo d’O fai flôri
O Jaussemin, nous a venja !

 

Cité par Dévoluy dans Mistral et la rédemption d’une langue, Paris, 1941, p. 91 Admirable poème qui, non seulement a vengé la langue occitane, mais aussi les vaincus de l’histoire, nos ancêtres, en leur rendant ainsi qu’à notre langue la dignité que le pouvoir de Paris nous a toujours refusé.
J’ai trouvé aux Archives le numéro du 13 mai 1870 du Journal de Lot-et-Garonne qui a donné un écho considérable à cet événement.
Je voudrais citer un extrait de l’intervention d’Henri Noubel, maire d’Agen.
“ Au lendemain de la mort de Jasmin, alors que dans un long cortège de deuil la ville d’Agen toute entière venait de rendre les derniers devoirs à son enfant illustre et chéri, sur le bord de la tombe, au milieu des regrets et des larmes, l’engagement solennel fut pris de consacrer le souvenir du poète par un monument digne de lui. Cet engagement, nous venons de le remplir aujourd’hui……. A cette fête du peuple et de la langue du Midi s’est empressé d’accourir le jeune et glorieux Félibre provençal Frédéric Mistral. ” Aujourd’hui, 134 ans plus tard, la statue de Jasmin est toujours là.
Il s’en fallut de peu qu’elle fût abattue pendant l’occupation allemande de la dernière guerre. Elle fut sauvée grâce au maire René Bonnat, archiviste départemental, mort en déportation.
On parle de Jasmin dans les dépliants touristiques et il a sa place au Musée mais en dehors de cela, la municipalité actuelle, comme la précédente qui avait promis d’installer un musée Jasmin dans la maison du Sénéchal, ne fait pas grand chose pour mettre en exergue l’enfant de la ville et sa langue, notre héritage.
Aucune commémoration des événements que je viens de citer n’est prévue. Les élus de la ville n’ont pas compris qu’une identité forte, fondée sur la langue et la culture propres est un facteur de développement économique. Dans la ville jumelle de Llanelli au Pays de Galles, la municipalité n’a pas peur d’afficher le drapeau gallois et de pratiquer le bilinguisme gallois-anglais.
 Quand aurons-nous le bilinguisme occitan-français dans la signalétique et le drapeau occitan à la mairie d’Agen ?
Jean-Pierre Hilaire,
Agen juillet 2004
Tag(s) : #Lo Lugarn