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catalogne-albert Pont
Interview d’Albert Pons, auteur du livre « Delenda est Hispania » par Manel Bosch.

  L’Espagne a plus de raisons que la Catalogne de rester en dehors de l'UE "

Albert Pont, est vice-président et chef du Département des Affaires Internationales du Cercle catalan des affaires. Son essai, « Delenda est Hispania » léve les doutes et crée une feuille de route pour la constitution de l'État catalan. L'auteur propose des solutions dans le domaine de la diplomatie, secteur qu’il estime peu travaillé jusqu'à présent par l'indépendantisme. En bref, un manuel d'instruction pour notre époque.
 
  Manel Bosch : «Hispania Delenda Est». Il faut détruire l’Espagne. C'est de cela qu’il s’agit?

Le titre se veut provocateur. En fait, le livre entier est une provocation. Il indique un changement d'attitude des Catalans par rapport à l'Espagne, attitude qui jusqu'à présent avait été constructive et pédagogique, et même accommodante. Vu l’hostilité que les Catalans suscitent dans certains milieux madrilènes, vu que nous sommes exclus des centres du pouvoir politique et économique et que en plus nous recevons deux fois plus de coups indignes comme les affaires Endesa, Spanair et le jugement sur le Statut, le livre nous invite à surmonter ce «savoir-faire» catalan.
 
  Il propose un changement de méthode ...

Notre caractère particulier ne se marie pas avec l’Etat des Espagnols parce que le langage politique de la Castille est très différent du nôtre. Ce qui fait que son code de valeurs est également différent. Il y a donc deux possibilités: soit ils adoptent notre code et nôtre langage politique, ou bien nous faisons de même avec le leur. L'Espagne est fondée sur la domination, sur les structures hiérarchiques, sur le fait qu'ils sont «au-dessus de» et elle voit toute tentative de négocier  comme un signe de faiblesse.
 
  Donc, il faut agir comme les ...

J’invite à avoir avec l’Espagne la même relation qu'elle a eue avec nous, à faire monter la pression nécessaire dans la cocotte minute. Finalement, ce dont il s’agit c’est de parvenir à un accord, d’avoir de bonnes relations et de s'asseoir à une table pour mettre un terme à cette situation. Mais la volonté de négocier ne doit pas venir de la Catalogne mais de l'Etat. Tant que l’Etat espagnol ne comprendra pas l’importance de parvenir à un accord avec la Catalogne, nous ne devons négocier sur rien.
 
  La politique de la facilité était donc une mauvaise approche?

Elle est symptomatique d’une époque où la majorité des citoyens pensait qu’on pouvait être catalan et espagnol et où, en outre, l’acceptation du statu quo était possible quand elle convenait au gouvernement de l‘Etat du moment.
 
  Vous dites que vous avez cru à cet accommodement. Vous avez même aspiré à être diplomate de cet Etat.

J'ai passé des concours pendant huit ans et, ce faisant j'ai compris qu’être catalan impliquait des obstacles supplémentaires. Au début, je pensais que plus je réussirais de concours, plus j’aurais de chances de succès. Au cours des examens, si vous répondez bien aux questions qu’on vous pose, l’échec est automatique. Une connaissance excessive de Jaume Balmes, par exemple, montre un caractère particulier qui n'est pas  propre à l’État. Cela explique pourquoi il n'y a que 17 ambassadeurs catalans ou pourquoi 6  secrétariats généraux sur 374 ont été dirigés par des Catalans depuis 1975.
 
  Y a-t-il un apartheid » chez les hauts fonctionnaires?

L’Espagne ne veut pas de nous parce que nous dérangeons. Parfois un Catalan réussit à passer, peut-être en raison d’une erreur du système ou parce qu’un quota le permet. En tout cas, nous ne sommes pas représentés comme nous le devrions. C’est un héritage du Traité de Nova Planta (1716) qui permet aux sujets de Castille d’exercer des fonctions en Catalogne, mais interdit aux Catalans de faire la même chose en Castille.
 
  Existe-t-il aussi dans le domaine de l'économie?

C'est ce qui s'est passé dans les années 90 avec la privatisation de certains actifs de l'État lorsqu’on évita de toutes les façons possibles que les investisseurs catalans puissent les acquérir. Les entreprises ont été privatisées pour 80 milliards d’euros et nous n’avons pas touché un sou. Même lorsque, des années plus tard, certaines de ces entités ont fait l'objet d'une offre publique d'achat, une grande bataille a eu lieu et on a préféré que les acheteurs soient italiens ou allemands plutôt que catalans. Cette attitude a conduit à l’effondrement de l'Espagne, je ne crois donc pas que ce soit les Catalans qui doivent la détruire. Ce n’est pas notre façon de faire et ils le font déjà eux-mêmes.
 
  L’Espagne pourrait-elle devenir un pays non viable?

Si la Catalogne obtient l'indépendance de bonne foi de la part de l'Espagne, cela correspondrait à cette attitude. Si l'Espagne répond par l'agressivité habituelle, il faut savoir que la Catalogne devra répondre en n’assumant pas un centime de sa dette. Il faut que les pays européens qui ne veulent pas reconnaître l'Etat catalan le sachent : ils devront récupérer ce que l’Espagne leur doit. En fin de compte rien de tout cela ne va se passer parce que les gens qui sont dans les hautes sphères de la politique savent quels sont les risques. Une chose est le message envoyé à la population et une autre chose les conséquences réelles pour l'Espagne si elle perd la Catalogne.
 
  Par conséquent, l'UE peut être intéressée par l'indépendance de la Catalogne ...

Bien sûr. Pour prendre un exemple, supposons que la France, un pays qui devrait être le plus réticent à la création d’un Etat catalan, ne le reconnaisse pas. La France dirait que la dette souveraine qu'elle a avec l'Espagne, elle ne peut l’exiger que de l’Etat espagnol et pas de l’Etat catalan.
 
  Elle pourrait même la provoquer?

Dans le livre, je pose la question de savoir si l'indépendance, au lieu d'être impulsée du bas vers le haut, peut l’être de l’extérieur vers l’intérieur. Il commence à y avoir de nombreux économistes, pas nécessairement indépendantistes, comme Santiago Niño Becerra qui prônent la division de l'Espagne en cinq ou six morceaux, dont certains pourraient faire partie de l'UE ou de l'euro, tandis que d'autres non. L'Europe est consciente de cela et sait que les zones à fort potentiel, comme l'Andalousie, sont contrôlées par une petite oligarchie qui rend la répartition des richesses difficile et rend le territoire dépendant de l'aide étrangère.
 
  Pour le moment la réaction espagnole au progrès du souverainisme a été l’immobilisme. En sera t-il ainsi jusqu’à la fin ?

L’Espagne exercera une forte pression, soyons clairs, l’Espagne préfèrerait vivre sous une dictature militaire et en dehors de l'UE plutôt que de perdre la Catalogne. Les critères de base pour l'adhésion à l'Union européenne montrent clairement que vous ne pouvez pas avoir un régime militaire, donc je pense que l’Espagne a plus de raisons que la Catalogne de rester en dehors de l'Union.
 
  Dans ce contexte est-il possible d’annuler le résultat de certaines élections?

Si l'Espagne suspendait des élections démocratiques, elle n'empêcherait  pas que le gouvernement issu des urnes soit constitué et exerce ses fonctions. Donc, je pense qu’elle optera pour un référendum sur l'indépendance de la Catalogne dans le reste de l’Etat le même jour qu’en Catalogne. Le but serait de diluer le vote réalisé ici, mais il y a  un risque: d’une autre communauté peut sortir un résultat favorable à l'indépendance.
 
  Certains qui sont opposés à l'indépendance parient sur le fédéralisme. Est-ce une option viable?

Premièrement, nous devons demander aux fédéralistes ce que signifie pour eux un État fédéral. Cela signifie t-il que la langue catalane serait également langue de l’Etat espagnol? Que par conséquent, les fonctionnaires de l'Etat devront maîtriser le basque, le catalan et le galicien à côté de l’espagnol? Sinon, qu’ils ne nous parlent pas de fédéralisme. Le fédéralisme signifie t-il que 20% des hauts fonctionnaires de l'administration de l’Etat seront catalans? Que 28% seront des Pays catalans et donc catalanophones? C’est cela qu’ils nous disent? Comme il est clair que non, qu’ils ne nous parlent pas de fédéralisme.
 
  Au moins il y a un précédent: Pi i Margall ...

C'est le seul exemple de gouvernement de l'Etat composé presque exclusivement de Catalans, Valenciens et de gens des Baléares. Il a échoué parce que les techniciens supérieurs de l'Etat, qui étaient castillans, ont boycotté leurs tâches exécutives. Après cela, ils ont fait en sorte que jamais un Catalan ne gouverne leur Etat. Ils ont le sentiment que la Catalogne leur appartient, et pas aux Catalans, et que l'Etat lui aussi est leur propriété. Tout compte fait, c’est tout à fait normal dans un pays qui a expulsé la moitié de sa population parce qu'elle était juive ou musulmane.
 
  Quelle est votre appréciation sur la dissolution du Parlement et la tenue d'élections?

C’est une assez bonne chose. Depuis CCN jusqu'à il y a environ 3 semaines, nous avions eu une attitude belliqueuse envers CiU, le gouvernement de la Generalitat et son président. Nous comprenons l'attitude adoptée par Artur Mas après la Diada, mais nous croyons qu'il se trompe quand il parle de deux législatures. Ce ne sera ni quatre ans, ni trois, ni deux: les choses s’accélèrent. Cependant, il est logique de parler d'une marge de temps plus grande pour que personne ne s'affole. Certaines questions auraient dû être étudiées avant parce que le gouvernement n'avait pas prévu le scénario de l'indépendance.
 
  Quels sont les enjeux?

Des négociations sérieuses avec l'UE au niveau international, avec Israël, les Etats-Unis. Aussi en économie, avec la banque catalane, avec l’international, avec les entreprises chinoises qui travaillent dans le port de Barcelone ... Tout cela doit être lié avant de proclamer quoi que ce soit avant d'aborder un chemin à partir duquel on ne peut pas faire machine arrière.
 

 Tout est à faire encore?

Que le 12 Septembre le président Mas dise ce qu'il a dit à Madrid, montre que certaines choses sont déjà bouclées, par exemple le financement. La Generalitat aura besoin de liquidités pour passer les premiers mois puisque les finances catalanes ne rendront pas encore à plein. Je sais que le Président avait eu des discussions à ce sujet au milieu de l'été. Maintenant, si nous parlons de notre propre Etat, il nous faut partir de la base qui lie cet aspect des choses et d’autres choses qu’il ne dit pas, en particulier avec l'Europe.
 
  Quel serait l’effet d’une intervention massive de l’Etat sur le processus d’indépendance?

Si cela arrivait, ce serait une bénédiction pour la Catalogne. L’Indépendance, il ne faudrait pas la négocier avec un Etat souverain, mais avec les intervenants. En fait, lorsque le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a déclaré que l'indépendance catalane devrait être encadrée par le droit international, ce qu’il a vraiment dit, c'est que l'Europe veut que l’Etat rembourse ses dettes. Ainsi, il ne faut pas proclamer l'indépendance, il faut l’exercer.
 
  Donc pratiquer la politique du fait accompli?

Si l'Etat dit que les élections ne sont pas valables, nous organiserons les nôtres. Si la Generalitat intervient, nous n’en tiendrons pas compte. Si l’Etat ordonne la fermeture de TV3, nous continuerons. En fin de compte, il s’agit de forcer l'Etat à reconnaître notre indépendance, bien que sur le plan formel il ne le fasse jamais. La reconnaissance des Etats, cependant,  n’est qu'une question de formalité, mais elle dépend également du comportement des autorités. Quand le gouvernement espagnol cessera de payer les retraites des Catalans espagnols, les allocations de chômage ou les salaires des fonctionnaires espagnols en Catalogne, il reconnaitra de facto l’Etat catalan. C'est ce qu’il nous faut obtenir.
 
  Il faudra un référendum ou une déclaration du Parlement pour légitimer le processus ...

Pas nécessairement, bien que cela puisse être utile si on veut le faire. Avec le référendum pour une constitution catalane, par exemple, ce serait déjà suffisant. Le danger serait d’accumuler dans un court laps de temps un grand nombre de convocations aux urnes: élections, référendum sur l'indépendance, la constitution et de nouvelles élections. La déclaration du Parlement me plait davantage parce qu’elle libère le président de la charge que cela suppose, car il agit au nom de l’assemblée et non de sa propre initiative.
 
Traduit du catalan par JP Hilaire

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