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     Anna-Xavier Albertini est une écrivaine corse d'expression française. Elle est née à Marseille d'un père venu travailler sur le continent et d'une mère Provençale. Durant son enfance elle entendit parler à la maison les langues corse et occitane. Pus tard elle ira vivre en Corse et en fera son pays. Elle milite dans les mouvements nationalistes de son île.

     Anna-Xavier Albertini a écrit pour le théâtre, mais également des nouvelles littéraires, des romans et des récits. Elle a notamment publié en 2008 un roman intitulé "Le bar à tisanes" qui fut présenté dans le journal électronique jornalet.com : www.jornalet.com/nova/3#12F8609 .

     Toujours attentive à ce qui se passe en Occitanie, en ces fêtes de fin d'année elle a choisi d'offrir, en exclusivité, aux lecteurs du blog du Lugarn ce joli conte de Noël. Nous la remercions pour ce beau présent.

Les cigales de minuit

     La Provence est un caprice de la nature. Un matin de printemps elle a rassemblé dans cette portion de l'Occitanie ce qu'elle a de plus coloré, de plus chaleureux. Elle a planté des forêts, des montagnes, elle a creusé des rivières, étalé du sable fin pour que la mer vienne s'y reposer vague après vague. Par-dessus tout ça, elle fait briller le soleil. Il pleut juste ce qu'il faut pour nettoyer le paysage. Par mesure de précaution, de temps en temps, elle souffle un grand coup de mistral qui emporte les mauvaises fièvres. La nature a voulu se faire plaisir. Ça se voit comme le Luberon au milieu du Vaucluse.

     Dans le temps qui nous occupe aujourd'hui, il y avait un roi en France. Ses parents l'avaient baptisé Louis. Tout petit il jouait déjà au roi, grand se fut pire car il se prenait très au sérieux. Pour tout vous dire, il s'identifiait au soleil. Mais dans le fond de lui-même il devait avoir quelque doute, car chaque année, au gros de l'été, il venait passer quelques jours en Provence afin de voir son rival de plus près et savoir s'il pouvait soutenir la comparaison.

     Les Provençaux ne s'y laissaient pas prendre et riaient sous cape. C'était un temps où ils parlaient encore leur langue et les plaisanteries ne manquaient pas. Ils voyaient bien, quand passait le roi, malgré l'ombrelle qui l'abritait, la sueur lui dégouliner sur le visage. Aux heures les plus chaudes du jour, il devait être comme tout le monde, les bras en croix dans le milieu de son lit, maintenu ainsi par la volonté de l'astre. Tout cela dans le nord de la France, on l'ignorait et là-bas il pouvait faire illusion.

     Ce roi, devant qui tout pliait, vivait dans un luxe inouï. Il pensait que si le peuple ne mangeait pas c'est qu'il n'avait pas d'appétit. Il avait pour le charmer, une troupe d'excellents musiciens, mais son régal était le chant des cigales. C'est pour l'entendre qu'il venait ici. Il avait bien essayé d'en faire transporter dans son palais, mais elles perdaient la joie de vivre, l'entrain et l'accent. Elles chantaient " pointu " c'était abominable. Des cigales déracinées... Quelle tristesse !

     Bien entendu, pendant la promenade du roi, tous ceux qui se trouvaient sur son chemin devaient s'en écarter, s'incliner bien bas un genou en terre. Les paysans de Provence n'aimaient pas plier l'échine et s'exécutaient de mauvaise grâce. Heureusement que le séjour royal n'était jamais bien long.

     Un jour, Rémy, un enfant du village, quinze ans, le sang chaud, les idées avancées pour l'époque, a continué son chemin lors du passage du roi. C'était déjà du délire. Mais quand il a crié de sa voix chantante   " Ça va Louis ? " ce fut un crime de lèse-majesté avec toutes ses conséquences. Dans l'espace d'une seconde l'atmosphère fut transformée : le grand chambellan a lâché l'ombrelle, le premier valet l'éventail et les cigales se sont tues.

     Alors le roi a sifflé un ordre entre ses chicots serrés, l'enfant fut rattrapé par les gardes qui de tous temps ont eu des âmes de gardes. Il fut battu, et traîné dans un sombre cachot.

     Deux soldats sont allés annoncer à Céline, sa mère, petite et maigre comme une sauterelle, le crime de son fils et la sentence qui allait tomber : dix ans de forteresse. Céline reçut cette nouvelle comme un coup de massue : dix ans de forteresse ? Autant dire la mort. Les plus belles années de son petit habitué au grand air, au soleil, à l'espace des champs et des garrigues ! Il en mourrait c'était sûr. Elle avait tant fait, tant travaillé pour l'élever seule, et maintenant, pour une bêtise, on allait le lui faire mourir à petit feu.

     - Ça devait arriver, criait-elle, il était trop fier, trop entier. Quelle folie, mais quelle folie ! Si au moins je l'avais fait muet !

     La première douleur passée, Céline, qui n'était pas femme à se laisser abattre, se dit qu'elle allait demander audience au roi :

     - Sous le roi, il reste peut-être un peu de l'homme. Ce n'est pas possible qu'il me tue mon petit, ce n'est pas possible !

     Le lendemain Céline a été reçue par le roi. Ah, elle n'a pas craint de se jeter à genoux, la malheureuse ! Elle suppliait, se tordait les bras, tentait d'expliquer entre deux sanglots, ce qu'est un gamin de quinze ans :

     - Un peu excessif certes, mais bon coeur, bon fond et bon sujet. Un petit habitué à sauter comme un cabri, à courir comme un lièvre, à dormir dans le thym, et si ses yeux sont si bleus, c'est à force de regarder les lavandes.

     Elle s'offrait, pathétique, éperdue, voulant prendre la place de son fils, qu'on lui coupe la tête même, mais qu'on le pardonne. D'ailleurs c'était sa faute à elle, qui lui parlait toujours d'égalité, de liberté, de vérité. C'est elle qui avait parlé par la bouche de Rémy.

     Le monarque écoutait, silencieux, glacial. Céline sentait bien que le sort de son fils dépendait de cet instant. Débarrassée de toute pudeur, de toute retenue, elle vidait son chagrin et sa peur, une peur qui lui tordait l'estomac et lui raisonnait dans les entrailles comme un tambour. Elle aurait voulu pouvoir toucher cet homme qui lui faisait face, le toucher physiquement, lui enfoncer les ongles dans la chair. De quel droit était-il assis sur ce trône, de quel droit avait-il tous les droits ? Où était la vérité qui rend libre ? Son impuissance décuplait ses sanglots, elle psalmodiait "sire pitié, sire pitié, c'est un enfant". À la fin sa voix n'était plus qu'un râle. À la fin le monarque baillât, et dit d'un ton goguenard :

     - Tu sais combien nous aimons le chant des cigales, alors femme, nous allons faire un marché. Nous reviendrons le 24 décembre pour faire célébrer la messe de minuit dans l'église de ce village. Si tu peux nous offrir un chant de cigales qui dure jusqu'à ce que les douze coups de minuit soient frappés, ton fils sera libre. Sinon, le lendemain, il partira pour la Bastille et y restera dix ans.

     Céline chancelle, un mot revient en force : libre. Si minime soit la chance, elle ne la laissera pas passer. Elle ne sait pas comment elle va faire mais elle le fera. Elle hoquette des remerciements et sort du palais comme une folle pour aller annoncer la nouvelle à tout le monde. Dès ce moment, elle se prépare à donner la vie à son fils une deuxième fois.

     Ce fut la plus grande chasse aux cigales de tous les temps. Voisins, amis, enfants, en rapportaient chaque jour à Céline. Frédéric avait offert son poulailler pour les réunir, Jean des Olivettes avait déraciné trois jeunes pins de sa colline pour leur confort, Gustave, du Pas-de-la-chèvre ramenait des insectes, des vermisseaux, de la sève fraîche, chacun ne pensait plus qu’à une chose : les cigales. Elles devaient vivre jusqu’au 24 décembre minuit et quelques secondes. Céline ne restait pas inactive, elle allait de la prison au poulailler et la santé des cigales lui était plus précieuse que la sienne. Rémy ne disait rien pour ne pas attrister sa mère, mais il savait bien, que de mémoire d’homme, on n’avait jamais vu de cigales à Noël.

     - Elles vivront affirmait Céline, elles vivront et elles chanteront, c’est moi qui te le dis.

     Elle était devenue sèche comme un sarment de vigne. Seul l’espoir la tenait debout. Elle n'existait pour ce but qui était devenu sa raison de vivre. On la surprenait dans le poulailler à parler aux cigales. Dans le village on disait qu’elle devenait folle.

     Avant l’automne les cigales ont eu besoin d’un abri plus chaud. Céline n’avait qu’une modeste maison. C’est dans sa chambre qu’elles furent transportées. Quel vacarme ! Elle ne s’en plaignait pas, au contraire. Leur chant assourdissant lui allait droit au cœur car il était caution de la liberté de son garçon. Un matin, vers la mi-octobre, elle a trouvé deux cigales raides, les pattes en l’air. Une peur panique s’est emparée de Céline. Elle est sortie de sa maison en hurlant comme une bête. Jeanne, Rosette, Charlotte, Anaïs, ne savaient plus que faire pour la consoler :

     - Il faut allumer du feu pour avoir la même température nuit et jour, dit Ferdinand.

     De ce jour, le feu ne s’est plus arrêté de flamber. Céline ramassait tout le bois qu’elle pouvait trouver : de la Grand Combe à la Baume Sourne. Dehors, il ne faisait pas froid et chez elle c’était l’enfer. Après quelques semaines de rémission, ce fut une hécatombe. Chaque jour, Céline ramassait les petits cadavres en pleurant, en gémissant, en reniflant à petits coups. Quand elle allait voir Rémy, elle se faisait une tête toute fiérote et ne disait pas la vérité. Rémy faisait semblant de la croire. Il avait tellement envie de sortir de ce trou ! Au début décembre, une vingtaine de cigales se traînaient lamentablement et leur chant ressemblait à un bruit de papier froissé. Céline les avait réunies dans une boite tapissée d’aiguilles de pin. Elle tenait la boîte sur ses genoux, devant le feu en disant des mots sans suite. Heureusement que ses amis étaient là pour s’occuper d’elle. L’amitié dans ces moments-là, c’est comme un mur de pierres sèches : non seulement ça tient, mais encore, dans ses fentes pousse de l’herbe et des fleurs.

     Le 20 décembre, il ne restait plus que 15 cigales. Au matin du 24, douze qui remuaient à peine, douze survivantes épuisées. Céline n’était plus qu’une ombre tremblante et Rémy un petit garçon pâle et mince comme un roseau. Chacun avait peur pour l’autre ?

     Le roi, fidèle à sa promesse était arrivé en grandes pompes flanqué de sa suite oiseuse, frivole, égoïste et curieuse de ce qui allait suivre :

     - C’est un jeu, la femme va gagner ou perdre. Des cigales un soir de Noël, comme c’est drôle ! Il faut être le roi pour avoir des idées pareilles.

     Dans l’église illuminée, parée pour sa plus grande fête, l’assistance était nombreuse : Le roi, les nobles, les courtisans, les courtisanes et dans le fond, tassés près de la porte, les villageois anxieux, révoltés, amers. Tous attendaient Céline. Viendra, ne viendra pas ?

     Alors on vit arriver une petite chose si menue, si fragile, que l’on ne pouvait se défendre de tendre les bras pour la soutenir. Mais elle avançait sûrement, la tête haute, tenant religieusement un panier d’osier plein de laine des moutons de Provence, et dans cette laine, douze cigales. Céline s’est agenouillée devant la barrière de l’autel et a découvert ses cigales sans regarder qui que ce soit. Elle les caressait doucement, du bout des doigts. Sa seule prière s’adressait à Marie :

     - Marie, toi qui as souffert pour ton fils, toi qui as pleuré des larmes de sang au pied de sa croix, aide-moi à sauver mon petit. Marie aide-moi.

     Était-ce la chaleur des cierges ou le miel dont elle les avait gavées, mais tout bas les cigales commencèrent à chanter. Plus elles chantaient, plus Céline pleurait. Douze cigales, ça peut faire beaucoup de bruit. Le roi écoutait les yeux fermés.

     Pourvu qu’elles tiennent, pensait Céline. Au premier coup de minuit, une cigale se tait et meurt, au second une deuxième. Céline serrait les dents. On eut dit que le son des cloches les assommait aussi sûrement qu’un coup de bâton. Au début personne ne s’en était aperçu, mais quand il n’en restât que la moitié il était évident que le chant avait diminué d’intensité. Pourtant les crins-crins se faisaient toujours entendre. La dernière cigale s’est éteinte au dernier coup de minuit. Céline pressait les petites bêtes mortes sur son cœur. Qu’allait dire le roi ?

     - Femme, tu as tenu ta parole, je tiendrai la mienne.

     Il a demandé son écritoire et de sa plus belle plume a écrit : Par ordre du roi, libérez le jeune Rémy Fanfanille, détenu dans nos prisons.

     Vous parlez d’un chant d’allégresse ! À faire éclater les vitraux et trembler les voûtes. Céline fut portée en triomphe jusqu’à la prison. Tout le monde parlait à la fois, c’était une griserie, une grande ivresse. Point de ressentiment dans le cœur du peuple car il oublie vite. On chantait haut et fort en allant chez Clémence, la boulangère :

     - Venez tous, j’ai des pompes à l’huile pour tout le monde.

     - Et moi du vin cuit criait Ferdinand.

     Anaïs et Rosette offraient les treize desserts, Jeannot une dinde dorée et charnue, Pierre un cabri à la broche, un Noël comme on n’en n’avait jamais vu, un partage du cœur et de l’amour. On fêtait la liberté, la grande affaire de la vie, ce cadeau merveilleux que tout le monde espère.

     En descendant vers le village les éclats de rire s’égrenaient dans la campagne, se fixaient dans la terre comme des graines à venir, même les étoiles brillaient de joie.

     Remy et Céline allaient bras dessus-dessous :

     - Maman tu sais que tu as fait un miracle ?

     - Tais-toi vaï, grand fada, et garde un peu ta langue à l’avenir. Je ne sais pas si j’ai fait un miracle, mais ce que je sais, c’est qu’avec toute cette histoire, j’ai complètement oublié ton cadeau de Noël.

Anna-Xavier Albertini

Anna-Xavier Albertini : Bon Nadau !

Anna-Xavier Albertini : Bon Nadau !

Tag(s) : #Actualités, #culture