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Jasmin et Mistral : un rendez-vous manqué

L’année 2014 est celle des anniversaires pour les Occitans de Provence et des Alpes aux Pyrénées et pour les agenais en particulier. Il y a 110 ans, le poète de Maillane fut le premier écrivain de langue occitane auquel fut décerné le prix Nobel de littérature, à l’âge de 74 ans. La reconnaissance suprême pour notre langue méprisée. Il y a 100 ans, mourut Frédéric Mistral. Quarante ans auparavant, le 4 octobre 1864, Jacques Boé, dit Jasmin, le troubadour d’Agen était décédé dans sa ville qui le rendait, disait-il, heureux. Les deux poètes qui vécurent presque à la même époque ne se rencontrèrent qu’à titre postume pour Jasmin et l’histoire de leurs relations est celle d’un malentendu. Il nous faut remonter à 1852 lorsque de jeunes poètes d’Avignon, parmi lesquels Frédéric Mistral, invitèrent Jasmin à participer à leur congrès d’Arles qui contribua à la fondation du Félibrige en 1854. Jasmin, selon la tradition, répondit à Moquin-Tandon, porteur de l’invitation : « Puisque vous allez en Arles, dites-leur qu’ils auront beau se réunir à quarante et à cent, ils ne feront jamais le bruit que j’ai fait tout seul. » (1) Il faut croire que Mistral n’était pas trop rancunier comme nous allons le voir. Après la mort de Jasmin, quand il fut question d’élever une statue pour l’honorer, une souscription fut lancée et non seulement Mistral envoya 50 francs au nom du Félibrige mais il fit l’effort de venir de Provence pour l’occasion. Et le jour de l’inauguration officielle sur la place Saint Antoine, future place Jasmin, le 12 mai 1870, lorsque le volie dissimulant la statue fut levé, après pléthore de discours, c’est l’ode de Mistral, en hommage à Jasmin, qui fut la plus applaudie. La voici.

 

Pour la nation et pour les frères

Qui restent à la maison et conduisent la charrue,

Et parlent volontiers la langue du terroir,

C’est un triomphe que ce jour.

C’est pourquoi, moi, de Provence

Je viens des Provençaux payer le tribut

Au grand poète du Midi

 

Et tout d’abord à la Gascogne

Qui, faisant son devoir sans crainte ni honte,

Maintient sa vieille langue et pour elle témoigne.

Salut les bras ouverts !

Malgré le flot qui vient la battre,

Du berceau de Jasmin au pays d’Henri Quatre

Votre noblesse ne se perd point

 

Ô ! Merci, race vaillante !

Flêtrie, dépersonnalisée par la toise insolente

De Paris, et noyée dans la foule affligée

Nous vous crions : Aidez-nous !

Et, de Bordeaux jusqu’à Marseille,

Agen nous a envoyé un tel fleuve de poésie

Que nous en sommes tout lumineux

 

Chantant l’amour mieux qu’une femme

Et agitant du cœur les plus douces émotions

Nous avons vu Jasmin nous tirer des larmes

Mais nous l’aimions, savez-vous pourquoi ?

Comme Pindare sa Thèbes

Lui nous parlait , fier, d’Agen, de Villeneuve,

D’Auch, du domaine d’Estanquet

 

Ardent, scintillant et populaire

Demandant seulement la gloire pour salaire

Il récitait Mos Sovenirs, Lous Frais bessons, Alari

L’Avugla de CastèlCulièr

Et, plaintive ou moqueuse

Sa voix dans Françoneta o Maltra l’inocenta

Faisait des cœurs ce qu’elle voulait

 

Et puis, si quelque marchand de somnifères

Lui faisait pour complaire à la mode uniforme :

« Poète, aujourd’hui ta note est discordante

« Poète, arrête tes gasconnades !

« C’est la progrès qui le commande… »

« La petite patrie est bien avant la grande,

Répondait-il, Français ? jamais ! »

 

En pèlerin de Compostelle

Il allait égrenant son chapelet d’étoiles

Pour les pauvres et pour Dieu donnant à pleines corbeilles

Et le pays ressuscite

Buvant l’honneur à son calice

Et Paris et le roi et tous par délice

Voulaient entendre notre parler.

 

Des hautes cîmes qui sont les vôtres

Du front des Pyrénées, tout ce que l’œil nous montre,

Catalans ou Gascons, comprend notre langue

Eh bien ! Là-haut occupant tout le chemin

Moi, je vois un peuple brun de peau se déplacer

Et des vieux et des morts, les couronnes vont pleuvoir

Sur le bronze de Jasmin

 

Car nos morts et nos pères

Et nos droits sacrés de peuple et de poètes

Que l’usurpateur foulait aux pieds hier,

Et qui criaient outragés

Revivent maintenant dans la gloire

Maintenant , entre ses deux mers, la langue d’oc fait florés

Ô Jasmin, tu nous as vengés !

 

Admirable poème qui, non seulement a vengé la langue occitane mais aussi les vaincus de l’histoire, nos ancêtres, en leur rendant ainsi qu’à notre langue la dignité que le pouvoir de Paris nous a toujours refusé. J’ai trouvé aux Archives le numéro du 13 mai 1870 du Journal de Lot-et-Garonne qui a donné un écho considérable à cet événement. Je voudrais citer un extrait de l’intervention d’Henri Noubel, maire d’Agen.

« Au lendemain de la mort de Jasmin, alors que dans un long cortège de deuil la ville d’Agen toute entière venait de rendre les derniers devoirs à son enfant illustre et chéri, sur le bord de la tombe, au milieu des regrets et des larmes, l’engagement solennel fut pris de consacrer le souvenir du poète par un monument digne de lui. Cet engagement, nous venons de le remplir aujourd’hui……. A cette fête du peuple et de la langue du Midi s’est empressé d’accourir le jeune et glorieux Félibre provençal Frédéric Mistral. »

Aujourd’hui, 144 ans plus tard, la statue de Jasmin est toujours là et de son doigt il nous montre le chemin à suivre. Il s’en fallut de peu qu’elle fusse abattue pendant l’occupation allemande de la dernière guerre et fondue pour faire des canons. Elle fut sauvée grâce au maire René Bonnat, archiviste départemental, mort en déportation. On parle de Jasmin dans les dépliants touristiques et il a sa place au Musée mais pour mettre en valeur l’enfant de la ville tout comme sa langue, notre héritage, nous à Agenés Tèrra Occitana, nous avons préparé des célébrations dignes et spectaculaires du 4 au 15 juin prochain. Le maire d’Agen a bien compris qu’une identité forte fondée sur la langue et la culture propres est un facteur de dynamisme pour notre ville. A Agen comme dans la ville jumelle de Llanelli au Pays de Galles, la municipalité n’a pas peur d’arborer le drapeau occitan au balcon de l’hôtel de ville comme dans la salle des Illustres. Il faut aller plus loin et instaurer le bilinguisme occitan-français dans la signalétique en ville et dans les bâtiments publics. La ville aide la « Jansemineta », une « calandreta » ou école immersive en occitan qui a ouvert ses portes en septembre dernier. C’est normal car la renaissance et la socialisation de l’occitan passera par les nouvelles générations et ainsi nous serons fidèles à la mémoire de notre grand poète agenais, Jasmin et de notre prix Nobel de littérature, Frédéric Mistral. Comme le dit joliment Jasmin : « O ma lenga, tot me zo ditz. Plantarai una estèla a ton front encrumit. » (2)

Jean-Pierre Hilaire

1. Cité par Devoluy dans Mistral et la rédemption d’une langue, Paris, 1941, p. 91

2. Ô ma langue, tout me le dit. Je planterai une étoile à ton front obscurci

texte traduit de l'occitan

Jasmin et Mistral : un rendez-vous manqué

Jasmin et Mistral : un rendez-vous manqué

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